3 – La vieille ville, jeune

Un coup de bateau et nous voilà en route pour le lac Iznik. Nous nous retrouvons dans un village de paysans au milieu des montagnes, Yenikôy. Le passage de voyageurs étrangers est rare ici. Aussi un homme accourt vers nous, voyant que cherchons à manger, il nous indique où nous rendre, juste là, à 10 mètres. On trouve ce genre d'établissement à peu près partout en Turquie. Une petite salle, un comptoir au bout, 4 plats préparés, il n'y a plus qu'à choisir et manger. C'est délicieux. dsc00308Nous passons notre première nuit en tente, par choix, histoire de profiter du coucher de soleil au bord de l'eau, un feu de camp pour se réchauffer. Contrairement à la France et d'autres pays d'Europe, le camping sauvage n'est pas un problème ici. Si quelqu'un vient te déranger, ce sera pour t'inviter à dormir chez lui plutôt que dehors. Par contre, ça dérange les chiens visiblement. Deux heures d'aboiements sans interruption, le sommeil est dur à trouver mais vient petit à petit. Nous repartons au petit matin direction Osmaneli. Nous y dénichons une "Pansiyon", une sorte de guesthouse à bas prix. Le patron, Nedim, nous accueille, nous négocions la nuit pour 50TL. Sieste, douche et on redescend pour manger. Nous sollicitons Nedim pour une adresse, il propose de se joindre à nous. Nous engloutissons nos plats à la mesure des kilomètres parcourus depuis deux jours. Impossible de faire autrement, notre hôte veut absolument payer la note. Tu comprends pas pourquoi je te parle de ça ? Bien, le repas a coûté autour de 70TL. Tu vois, Nedim c'est le genre de personne qui a perdu de l'argent à nous héberger et à faire passer la rencontre humaine avant son business. Et comme si cela ne suffisait pas, il a tenu à nous servir de guide pour visiter le village, et pour couronner le tout, nous a invité pour le petit déjeuner. Je te détaille pas l'escale d'après à Bilecik, c'est une petite ville où il ne se passe pas grand chose, le seul lieu de rassemblement de la maigre jeunesse est le dernier étage du centre commercial où se trouvent 3 bistro-cafés. On y boit du thé et on y joue à une sorte de Backgammon local. Personne ne va dans cette ville, à tel point qu'il existe une blague répandue en Turquie à son sujet du genre "Ah, Bilecik, mais, c'est où Bilecik ?". Accessoirement, il est à noter que c'est une ville où, comme beaucoup d'autres en Turquie, on ne trouve pas d'alcool, nulle part, ni dans les bars, ni dans les magasins. dsc00334Rendez-vous est pris le lendemain à Bozüyük avec Burak, que nous avons trouvé sur le site Warshowers, équivalent de CouchSurfing mais spécialisé pour les voyageurs à vélo. Burak nous accueille dans son appartement, avec sa petite famille, sa femme, son fils âgé de quelques mois, et son beau-frère venu pour le diner. Ils nous offrent un repas de rois. Soupe de légumes en entrée, salade, saumon et gretchka (un blé russe, sans gluten), fruits et thé. Ah oui, le thé en Turquie... Tu sais à quelle heure on le boit ici ? Tout le temps en fait, le matin, le midi, l'après-midi, le soir, la nuit. Les turques boivent du thé 24/24. Burak est passionné de vélo. C'est son rêve ce que nous vivons et en attendant de pouvoir se lancer, il partage un peu de nos expériences par procuration en hébergeant des voyageurs, comme nous. J'espère et je suis convaincu qu'il trouvera les moyens et le courage pour se lancer dans son aventure. 5ème jour de pédalage, nous avons passé la partie montagneuse du nord ouest du pays. Une série de montées douces et de descentes nous guident tranquillement vers Eskişehir. Eskişehir, en turque, ça signifie littéralement "Ancienne Ville". Un paradoxe quand on y regarde d'un peu plus près. Ce n'est techniquement pas un vieille ville comparativement à beaucoup d'autres issues des différents empires. C'est la ville la plus moderne que nous ayons croisé jusqu'ici. Pas nécessairement architecturalement, mais pour tout le reste. dsc00310Eskişehir, c'est une sorte d'Oasis de jeunesse, de modernité, d'envie d'aller de l'avant, perdue au milieu du grand désert dictatorial construit petit à petit par le gouvernement du président. C'est une des rares villes dont le maire est d'un parti d'opposition, centre-gauche. Et c'est frappant lorsqu'on y entre. La moyenne d'âge du flux de personnes que nous croisons doit avoisiner les 25 ans. On y trouve en effet la quatrième plus grande université du monde en nombre d'étudiants. L'élu a entamé un rafraichissement complet de la ville avec un tramway sur l'axe principal, un immense centre commercial, des quais tout neufs le long de la rivière, une grande rue dédiée aux bars... Du coup, les établissements d'ouverture s'y multiplient. Des café-librairies aux vielles halles et aux silos réhabilités, on y sent facilement une effervescence des idées, et ça fait du bien. On s'y est sentit à la maison tout de suite. Romain est parti faire un tour au marché bio pendant que je faisais la sieste. Cette excursion va entrainer une série de rencontres assez improbable. Il y discute par hasard avec Gülcan qui lui parle d'un groupe qui s'est créé il y a un an suite à un festival cinématographique centré sur l'écologie. Les membres se réunissent quelques fois par mois pour discuter de permaculture, de ce qu'ils ont lu, appris ou mis en pratique récemment. L'université leur prête un bout de terrain où ils peuvent mettre en pratique et tester certaines techniques. Gülcan nous donne le contact de Serhat avec qui nous allons boire un café, qui nous présente Inanc, qui nous présente Suleyman.. Mais Gülcan nous présente aussi Basak, qui nous présente Pelin et Sevim. Parenthèse en passant, ne viens pas me dire que le déterminisme de Spinoza c'est des conneries après ça. On se retrouve alors à dispatcher des graines de tomates bio dans des pochons de plastique, à la manière de petits dealers d'herbe. Ces graines seront distribuées lors du prochain festival. Pendant cette activité, nous rencontrons Arda (qui ne s'appelle pas Arda en réalité mais vu qu'il nous a appelé Fabien tous les deux pendant 2 jours, je peux me permettre de lui donner un nom turc que j'arrive à prononcer facilement) qui nous invite à participer le lendemain à un débat au cercle des philosophes de la ville, épique. Mais tout n'est pas rose à Eskişehir et la main du président est longue. Une belle illustration est ce que vient de vivre une jeune femme que j'ai rencontré dans le café d'Inanc. Elle a 40 ans, et vient de perdre son poste de professeur de piano au conservatoire de l'université. Pourquoi ? Parce qu'elle a signé une pétition pour la paix entre le gouvernement et le peuple kurde. Et si je ne donne pas son nom c'est bien pour lui éviter d'autres ennuis. Au moment où j'écris, et ce depuis la tentative de coup d'état de cet été, 37 000 fonctionnaires ont été arrêtés, et 100 000 ont été suspendus ou renvoyés. 55 journaux, 36 chaînes de télévision, 23 radios et 29 maisons d’édition ont été fermés. Et encore, je passe les détails sur l'interdiction des plaques d'immatriculation portants les lettres FG, sous prétexte que ce sont les initiales de Fethullah Gülen, l'imam prétendument à l'origine de la tentative putsch. La situation est pour le moins inquiétante. Nous garderons un beau souvenir de notre passage dans la vieille ville, jeune.