5 – Puis ils irent en Perse

   On monte tout de suite d'un niveau d'hospitalité en passant cette frontière. Il a fait très froid pendant le trajet, nous arrivons à Maku. Première chose à faire, changer des devises. img_8486-01En effet, l'Iran n'est pas branché au système bancaire international, impossible d'utiliser nos précieuses cartes de crédit pour payer ou retirer de l'argent ici. Un monsieur âgé nous arrête sur le bord de la route pour nous aider. Il nous mène dans une petite supérette, la personne n'a pas assez d'argent pour se permettre de nous faire le change. Nous nous apprêtons à repartir quand il nous interpelle, un bout de son sandwich tendu vers nous. Il nous offre aussi un peu de thé et accessoirement, appelle un ami qui parle français et nous tend le téléphone. Yaghoub, à l'autre bout du fil, nous propose de venir passer la nuit chez lui, à Tabriz, la ville où nous voulions justement nous rendre. On embarque dans un taxi, vélos sur le toit. Épique.  Après quelques jours passés dans cette cité millénaire, nous partons explorer les montagnes du Kurdistan iranien, le long de la frontière irakienne. Nous démarrons à Saqqez, première étape à Marivan, puis Sarvabad.  Nous sommes arrivés dans cette ville (ne dites surtout pas aux habitants que c'est un village) avec l'idée de dormir à la mosquée. En effet, un imam ne laisserait sous aucun prétexte un étranger dormir dehors si vous venez lui demander le gîte. Néanmoins, le déroulement fût bien différent.  Google nous indique un restaurant, chose exceptionnelle dans cette région. Nous y entrons et Salam, le jeune propriétaire s'occupe de nous. À peine trois minutes après, il nous propose de dormir chez lui, nous interdit de payer l'addition et va nous acheter des fruits. Normal. Quand je te dis que tu passes un cap en terme d'hospitalité, je mesure mes mots ! Finalement, c'est chez Naman, le meilleur ami de Salam, que nous passons la nuit. Ce doctorant étant une des seules personnes du village à avoir internet, Salam s'est dit, avec raison, que ça nous intéresserait.  Nous décidons de rester une journée de plus dans cet agréable village. Salam et Naman nous mènent le lendemain faire un pique-nique dans les montagnes. Un feu, de la musique, nous avons dansé leur danse traditionnelle kurde tout dans les épaules , en échange, nous leur avons fait danser le mia, c'est un peu notre danse traditionnelle à Marseille, non ?  Le lendemain nous repartons pour Shuyesheh et enfin Sanandaj. Les paysages dans cette chaîne de montagne aride qu'est Zagros sont incomparables. Vue des sommets, on se croirait sur une mer agitée figée dans le temps.  img_20161129_123110-01Chaque jour, des gens rencontrés par hasard nous ont accueilli chez eux, nous nous sommes vêtus des costumes traditionnels kurdes pendant un dîner de famille... Il m'est impossible de mettre des mots sur la gentillesse poussée à son extrême du peuple de ce pays. En réalité, il en existe un, c'est le taarof.  On ressent en Iran un immense décalage entre le peuple et ses dirigeants. Les interdits sont monnaie courante. L'alcool, les relations avant le mariage, l'homosexualité... Le plus affligeant reste la condition féminine. Le port du hijab est obligatoire, pas de cigarette, se denuder les avants-bras est un crime..  Téhéran est une ville plutôt ouverte comparativement à beaucoup d'autres dans le pays. C'est un mégalopole de plus de 15 millions d'habitants, polluée, immense et décousue mais c'est aussi grâce à ce chaos qu'il est possible d'y trouver un peu de liberté. Les filles fument dans les cafés et laissent leur chevelure se dévoiler un peu plus qu'autorisé, les garçons se permettent de les aborder dans les parcs devenus les lieux de rencontre à l'abri des regards, la culture y est plus accessible.  img_20161211_122404-01La population perse n'est pas moins accueillante, loin de là. Après la capitale, nous partons en direction du sud. Quelques jours à Ispahan et ses céramiques bleues qui décorent les murs et les toits. Une ville tout droit sortie d'un conte.  Notre visa se limite à un mois, le temps commence à compter alors nous décidons de rejoindre la très ouverte Chiraz.  Avec la plus grande et réputée université du pays, c'est ici qu'ont vécus les artistes, poètes et peintres majeurs de la culture iranienne.  Dans un café très peu conventionnel, nous rencontrons justement un de ces peintres, Omid. Avec beaucoup de bonheur, il nous propose de dormir chez lui. Un très bel appartement/atelier dans lequel sont exposées quelques-unes de ses œuvres. Il peint la vie, il peint Chiraz, sa famille. Le réalisme est saisissant, la technique laisse bouche bée. Nous apprendrons par la suite qu'il est très réputé à Téhéran.  C'est dans ce même café que nous rencontrons deux sœurs tout à fait surprenantes. Sharmin, chevelure bleue et Shole, piercing au nez, sont deux étudiantes complètement décomplexées, passionnés de voyages et à la recherche constante de liberté.  Cette liberté justement si rare ici, il est en réalité possible de la vivre pleinement, pas très loin. En effet, à seulement 30 km au nord de Shiraz se trouve un tout petit village qui se nomme Ghalat. Perché dans une montagne, une seule route, gardée par une milice, y offre l'accès. La police ne s'y rend jamais.  img_20161214_131421-01Culture de marijuana, vente d'alcool dans les commerces, femmes dévoilées, bar jouant de la musique live et locale. Un petit Amsterdam de 500 habitants au beau milieu de l'un des états les plus restrictifs du monde. Je te laisse imaginer l'effervescence qui y règne. Tu y crois ? Non ? Moi non plus j'y croyais pas. Pourtant, ce lieu est bien réel. C'est l'allégorie de ce que cherche tout voyageur. Un lieu simple, dénué de fioritures, d'une authenticité sans égal, une singularité au sens le plus pur.  Nous y avons passé probablement une des plus belles nuits de nos vies.